L'indomptable et l'imprudent

Depuis le temps que j’y réfléchissais, je me suis enfin lancé dans la réalisation d’un vélo couché. Et plus précisément d’un « Stradi » : système à traction directe. Les pédales entraînent directement la roue avant, sans poulie intermédiaire. De ce fait, les pédales tournent en même temps que la roue avant, ce qui le rend délicat à piloter, puisque chaque coup de pédale a une influence sur la direction. Mais avec l’expérience, ce sont des vélos que l’on peut conduire sans les mains, avec des trajectoires très pures et très précises.

Ma volonté était de partir d’un cadre en acier léger facilement trouvable en brocante ou ailleurs. Donc un cadre de vélo de route, avec de grandes roues (622), un guidon course, et un empâtement court, puisque tous les cadres route sont comme ça. Je me suis donc fortement inspiré du Cruzbike Silvio. Voici les plans du cadre :

J’ai trouvé un super vélo dans une brocante, avec du bon matos et un cadre très léger. Par contre pour le pédalier, j’ai préféré mettre des bases (longueur du pédalier au centre de la roue) de 45cm, pour éviter de toucher le dérailleur avec le talon et pour remonter au max la hauteur du pédalier. Donc le triangle avant est issu d’un vélo de ville, plus lourd.

J’ai grosso modo respecté ces côtes, sauf pour la hauteur du pédalier avant. J’ai dû avancer le pédalier par rapport au plan initial, pour qu’il soit à distance convenable pour mes jambes, et en faisant cela je l’ai donc également abaissé.

Voilà ce que ça donne, même si le vélo n’est pas complètement fini :

J’ai soudé au MAG (poste à souder électrique à fil continu, adapté pour les tôles fines, utilisé avec du fil fourré et sans gaz). Je n’ose pas faire un gros plan sur mes soudures : les premières sont super moches ! Heureusement les dernières sont mieux, il y en a même certaines dont je suis assez fier !

Ca ressemble à un Silvio, hein ? Sauf que le siège est plus haut et plus incliné. La longueur d’entrejamble est réglable en avançant ou reculant le pédalier. Je n’ai pas soudé les 2 fourches avant au niveau du moyeu de la roue, ce qui fait qu’ils peuvent pivoter librement l’un par rapport à l’autre (avant fixation de la roue). Ca me permet de faire quelques réglages facilement.

Avec moi dessus :

Je suis content, parce que j’arrive bien à poser le pied par terre. Après essai, j’ai été surpris d’arriver aussi vite à démarrer avec. Mais ce fut laborieux, je n’allais pas très loin et pas très vite. Heureusement que je savais que l’apprentissage était possible et qu’il fallait persévérer ! Je me suis pas mal entraîné sur le petit chemin à côté de chez moi, jusqu’à arriver à démarrer, rouler droit, puis m’arrêter.

Dimanche en fin d’après-midi, je décide d’aller essayer mon Stradi sur route. Il y a une petite route peu fréquentée près de chez moi, je la connais bien puisque je la prends tous les jours, je vais y faire un tour.

Le vélo se comporte bien, hormis d’intempestifs écarts qui surviennent à la moindre déconcentration. C’est comme de réapprendre à faire du vélo. Il faut sans cesse garder en tête que les pieds entraînent la direction et qu’un coup de pédale trop appuyer peut faire dévier le vélo. Je croise un couple en vélo, je fait attention de rouler bien droit pour ne pas passer pour un fou (déjà que…).

Sur certaines portions, j’essaie de rouler pas trop doucement, je dois atteindre 20 à 25 km/h je pense, même si je n’ai pas fixé de compteur.

Je suis parti pour un tour de 5 à 6 km environ. Au retour, je fais à nouveau un écart intempestif, mais cette fois en voulant me rétablir, je mets la roue avant dans les graviers sur le bord de la route. Le vélo dérape de l’avant, je sais instantanément que je vais me vautrer, je mets le pied gauche à terre pour éviter de me ramasser par terre…

Je ne me suis pas étalé complètement. J’avais une main à terre pour me soutenir, l’autre tenant le vélo qui n’est pas tombé non plus. Je me redresse et fait un pas. Quelque chose ne va pas. Je regarde mon pied gauche : il est de travers, il regarde à angle droit vers la gauche. Je ne peux pas marcher, mon pied se dérobe. Je comprends immédiatement que je vais finir la journée aux urgences. J’ai la jambe cassée.

Je suis sur une route peu fréquentée, donc tout seul. J’essaie de marcher, je ne peux pas. Par un réflexe idiot, qui s’avèrera heureusement sans conséquence, je force sur mon pied pour le remettre droit. Je n’imagine pourtant pas que ce puisse être un simple déboîtement d’une articulation. Ca craque. Mais même avec le pied qui regarde enfin face à lui, je ne peux toujours pas m’appuyer dessus. La douleur commence à me faire grimacer sérieusement. Je suis à 2 km de chez moi. Je m’assoie sur le siège du vélo, pour essayer d’avancer malgré tout, en m’aidant uniquement de ma jambe valide. La douleur enfle encore, je me rends compte que ça va être très difficile de rentrer. Je maudis le ciel et la terre, et surtout mon imprudence, d’être parti sans portable, et d’avoir voulu brûler les étapes en voulant maîtriser mon vélo.

Heureusement, rapidement, une auto passe. Je l’arrête avec de grands gestes, explique au monsieur que j’ai la jambe cassée et lui demande de me ramener chez moi pour que ma femme s’occupe de moi. Nous laissons le vélo dans le fossé. Avant même d’arriver chez moi, l’homme appelle le 18 avec son téléphone embarqué. Il prévient ma femme, qui arrive affolée.

J’ai mal, le temps parait long. Mais les pompiers finissent par arriver et s’occupent de moi. Avec une attelle, la douleur s’atténue légèrement. Mon « sauveteur », très dévoué, s’occupe de rapatrier le vélo. Et moi, je finis comme prévu aux urgences.

Bilan : fracture tibia et péroné, et quelques égratignures minimes.

J’ai été opéré lundi matin : un clou dans le tibia, et 2 vis pour tenir les bouts d’os près de l’articulation de la cheville.

J’ai récupéré très vite. Je pense que ma bonne condition physique m’a beaucoup aidé, même si je ne mesure pas dans quelle mesure exacte. Les pompiers ont été étonnés et ont dû régler leur machine parce que mes pulsations descendent naturellement sous les 50 pulsations/minutes lorsque je suis au repos. Idem pendant l’intervention chirurgicale, où ils ont dû régler l’alerte du cardiomètre à 35 pulsations/minutes ! Et les infirmières étaient étonnées que je sois si vite capable de passer du brancard au lit de la chambre quasiment sans aide.

Jeudi, je suis sorti de l’hôpital avec une attelle et des béquilles. Un autre sport à apprendre : se déplacer en béquille, ce n’est pas facile !

Je suis immobilisé 2,5 mois : 1,5 mois sans pouvoir prendre appui sur mon pied gauche, puis 1 à 2 mois de rééducation.

La stupidité de cette blessure m’a beaucoup agacé sur le coup. Rétrospectivement, je n’ai pas eu de chance, mais je me demande si j’ai vraiment été si imprudent que ça. J’ai peut-être voulu rouler trop vite, mais je ne suis pas allé si vite que ça quand même. En dehors de ces fractures, je n’ai rien : une petite égratignure sur la main, une autre sur le genou, mais toutes 2 ridiculement petites. Le vélo n’a absolument rien, même pas une égratignure sur le bord du siège. La chute n’a pas été violente, c’est donc plutôt une mauvaise réception qui a provoqué la fracture.

Je n’incrimine pas le vélo. Il est certes difficile à prendre en main, mais la gravité de la blessure n’est pas due aux qualités intrinsèques du vélo.

Je remonterai sur ce Stradi, et je le dompterai ! Mais dans quelques mois, quand je serai pleinement rétabli.

J’ai quand même à nouveau constaté que j’étais plus connu que je ne l’imaginais : un pompier, dans l’ambulance, me dit « et vous n’avez pas de carénage ? Parce que je vois régulièrement un vélo couché avec un carénage sur la route de Plaisance… » Zut, repéré ! Et puis à l’hôpital, lorsqu’on m’a emmené faire faire mon attelle moulée sur ma jambe, l’un des techniciens me dit : « je vous connais, je vous connais bien même ! ». Encore un vélo-couchiste, qui avait suivi mes aventures lors du montage de mon vélomobile ! Et nous avons papoté vélo couché pendant un petit moment…

Aaaah, c’est vrai, le vélomobile, c’est quand même moins dangereux !

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8 commentaires to “L'indomptable et l'imprudent”

  1. Et bien sacrée aventure !
    Bon rétablissement !

    C’est bien ce que je me disais, 3 roues, c’est quand même plus stable, je garde mon tricycle couché ^^

    Repose toi bien !

  2. Contente d’avoir des nouvelles et de voir que tu gardes le moral… !
    Remet toi bien !

  3. Super blog! Je l’ai lu en entier 🙂
    Jusqu’à aujourd’hui j’ignorais l’existence du vélomobile et voilà que je me prends à rêver (même si pour l’instant, résidant dans une ville polonaise, je ne peux me plaindre des transports en commun – si, si, sur ce plan, ils en ont à nous remontrer! Par contre, du point de vue conduite…).
    Un seul truc me fait un peu peur: l’aspect bricolage, parce qu’à te lire, j’ai l’impression qu’il faut tout de même de bonnes compétences dans le domaine.
    Mais bon, on verra si j’oserai passer le pas ou si j’en resterai au vélo droit (selon les distances, je choisirai).
    Et surtout, bon rétablissement!

  4. Bonjour Guilhem !

    Moi qui suis à l’affût de tes nouveaux billets, celui-ci ne m’a pas déçu ! Tu donnes de ta personne pour maintenir l’actualité. Bon rétablissement !
    Pour ma part, je suis en pleine construction : réalisation des passage de roues. Plus on va dans le manuel et plus les explications sont brèves. En plus, des pièces évoluent et le manuel à plus ou moins de retard. Chez Dutchbikes, ils viennent de mettre en ligne une nouvelle version mais tout n’est pas encore explicite.
    Bon, j’essaye de mettre les étapes de la construction sur mon blog (un peu comme tu l’a si bien fait) mais j’ai pris du retard…

    Je te tiens au courant.

    Bonne récup !

  5. C’est con les accidents. Mais bravo pour la fabrication de ce vélo. Je ne connaissais pas. Courage pour la suite.

  6. Bon rétablissement Guilhem !

    Le système à traction directe est interessant pour le rendement mais avec les problemes de direction et stabilité je l’utiliserai que sur un trike ou tricycle couché (Delta) qu’il soit carréné ou pas.

  7. Je viens de découvrir ton blog via le site de Daniel Couques (Ben, sur le jaune je ne regarde pas tout à fond). Je ne savais pas cet épisode malchanceux. Bon rétablissement Guilhem et à un de ces jours à VC.
    Bravo pour tes engins !

  8. ouille ouille ouille, dire que demain je souhaite essayer un Silvio… je serai bien prudent! J’espère que cet accident a été sans incidence grave pour toi.

    Jérôme

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